Enseignement en famille au Yukon

 

Attirés par l’esprit du Nord et le plein air, Jean-François et moi avons quitté l’Ontario pour le Yukon en 2003. Plus tard cette année-là, nous avons eu la surprise d’apprendre que nous attendions des jumelles. Pour nous, c’était clair dès le départ que nous n’enverrions pas nos filles en garderie ni à l’école. C’était un choix relativement courant ici et nous étions entourés de plusieurs familles qui avaient fait des choix semblables. Il faut d’abord savoir que bien des gens qui choisissent d’habiter au Yukon le font souvent pour vivre en marge. Certains habitent dans le bois dans des cabanes sans eau courante ni électricité (ou même sans service téléphonique ou cellulaire). Ce sont des gens confiants et forts de leurs convictions qui n’ont pas l’intention de se faire dire comment éduquer leurs enfants. Le Yukon, c’est la rencontre de la côte ouest et du Nord. L’amalgame idéal de laissez-faire et de laissez vivre…

 

Pourquoi quitter un tel endroit me demanderez-vous? Et bien, parce que nous avions les bras pleins de bébés, parce qu’on s’ennuyait de nos familles, parce qu’on souhaitait s’occuper de ma grand-mère qui avait besoin de plus de soins, parce que nous voulions plus d’autosuffisance alimentaire… Nous sommes donc revenus au Québec quand les jumelles avaient 4 ans et Mathilde 3 ans.

 

Les filles étaient heureuses à la maison, elles participaient à la traite des vaches, pétrissaient le pain au levain, cardaient la laine de nos moutons et apprenaient à tricoter avec leur Mémé. Nous les guidions avec intention au fil des jours et des saisons. Oui, c’était aussi idyllique que ça en a l’air et nous avons pu leur offrir une enfance douce et magique… Quand les jumelles ont eu 7 ans, nous avons entamé un processus éducatif un peu plus formel inspiré de la pédagogie Waldorf. Nous sommes allés passer 6 mois au Costa Rica, puis avons fait notre première année sur la route aux États-Unis à bord de notre campeur et continuions à intégrer l’apprentissage dans nos journées, le plus naturellement du monde.

 

C’est au retour de cette aventure, en 2013, que nous avons pris conscience que si nous voulions continuer à pratiquer l’éducation en famille au Québec, nous aurions eu à nous plier aux règles de la Commission scolaire ou à demeurer dans la clandestinité. Nous avions des amis qui devaient s’assurer que les enfants demeurent à l’intérieur toute la journée pendant les heures d’école pour éviter d’être déclarés par les voisins, certains ont même eu la visite de la DPJ et ont été harcelés et menacés de faire jurisprudence s’ils ne se pliaient pas à tout ce qu’on leur demandait (il s’agissait d’enfants très bien pris en charge qui apprenaient tous les jours, qui lisaient énormément, faisaient des mathématiques, etc.), d’autres ont fini par succomber à la pression de leur directeur qui évaluait leur portfolio deux fois par année, qui devaient soumettre leurs enfants aux examens de fin d’année pour s’assurer qu’ils avaient bien appris la même chose qu’ils auraient appris à l’école…

 

Si vous n’êtes pas du milieu de l’école maison, vous vous dites sans doute que ces exigences sont bien raisonnables et justifiées. Vous vous dites que c’est essentiel qu’un enfant apprenne à la maison ce qu’il apprendrait à l’école… Mais non, ce n’est pas le précepte de l’école maison. Les familles qui font ce choix souhaitent respecter le rythme de l’enfant, suivre ses intérêts et surtout ne pas tuer dans l’œuf le plaisir de l’apprentissage.

 

Pour toutes les familles avec qui j’étais en contact, c’était tellement stressant pour les enfants (et pour les parents) qu’ils ont fini par baisser les bras et ont remis les enfants à l’école… Personne ne m’a jamais dit s’être senti appuyé et soutenu par le système scolaire. Personne ne s’est jamais fait dire : wow, beau travail, continuez!

 

Pendant ce temps, au Yukon et en Colombie-Britannique, nos amis recevaient de l’aide de professeurs dans le cadre de programmes d’apprentissage à distance, ils travaillaient en collaboration avec leur commission scolaire ET avaient droit à 1,200 $ par année par enfant pour couvrir les ressources nécessaires (musées, appareils électroniques, livres, logiciels, etc.) pour les appuyer dans leur travail d’enseignants à la maison. Un léger contraste diriez-vous?

De plus, la Colombie-Britannique était sur le point d’adopter un tout nouveau curriculum par compétence qui collait beaucoup plus à notre vision globale de l’éducation (le Yukon utilise le même curriculum que la C.-B.). La décision était donc facile à prendre pour nous. Nous sommes retournés au Yukon et avons inscrit nos filles avec l’École Nomade auprès de la Commission scolaire francophone du Yukon (CSFY). Pour la première fois, les filles étaient inscrites officiellement dans le système scolaire et nous en étions ravis.

 

La Commission scolaire nous offre chaque année de faire des évaluations si nous le souhaitons (évaluations que nous sommes libres de décliner) et elle nous offre des cours à distance pour ce qu’elle ne peut pas offrir elle-même. C’est une expérience complètement différente de celle que vivaient mes amis au Québec. Ici, nous sommes soutenus dans notre décision et nous sentons une réelle collaboration avec le système d’éducation. Nous travaillons ensemble et non les uns contre les autres dans l’intérêt des enfants.

 

Ceci étant dit, je me dois de préciser deux choses. Je ne suis pas contre un certain degré de supervision quant à ce qui se fait à la maison. Bien entendu, le bien-être des enfants est primordial; cependant, les menaces et la peur n’ont pas leur place. Au primaire, l’essentiel est de s’assurer que l’enfant évolue dans un milieu sain et riche au point de vue pédagogique. Je suis d’accord qu’il est important que l’enfant ait droit à des rencontres avec des spécialistes dans le but de permettre un meilleur suivi et un dépistage plus efficace des difficultés d’apprentissage. Deuxièmement, je n’ai rien contre les examens au secondaire à compter du secondaire 3 ou 4 pour l’obtention du diplôme.

 

Il est grand temps que le Québec offre des cours en ligne pour les apprenants à la maison au niveau primaire et secondaire, comme le fait le Yukon et la Colombie-Britannique. Si le Yukon avec sa toute petite population est en mesure d’offrir un programme d’école virtuel complet pour les jeunes jusqu’en 12e année (Aurora Virtual School), il est grand temps que le Québec fasse de même! Il est essentiel de fournir du contenu culturellement pertinent en français.

Il pourrait même y avoir un curriculum plus traditionnel pour ceux qui souhaitent suivre la voie scolaire pour les enfants qui comptent réintégrer le système et un curriculum plus flexible (comme l’était Self-Design en Colombie-Britannique). Plusieurs parents qui font l’école à la maison sont heureux d’avoir accès à des options de curriculum virtuels qui respectent les exigences de leur province, notamment au secondaire. Bien des familles choisissent l’instruction en famille non pas parce que les parents tiennent à enseigner eux-mêmes les matières, mais pour avoir la liberté de voyager, de passer plus de temps en famille ou parce que l’enfant ne fonctionne pas bien en milieu scolaire. De plus, pour les adolescents, le fait d’apprendre d’un mentor spécialisé dans sa matière est souvent très positif et permet de préserver la relation avec le parent (qui lui, ne se souvient souvent plus de ses cours de physique ou de mathématiques)!

 

En Californie et dans certains autres états américains, les enfants peuvent s’inscrire à temps partiel à l’école. C’est un processus courant et simple. Ce sont toutes de bonnes façons de « garder un œil » sur les enfants et de collaborer avec les parents au lieu de leur envoyer la DPJ « juste pour confirmer que tout va bien ».

 

Pour la petite histoire, Mathilde ne s’est mise à lire couramment qu’à l’âge de 12 ans. À l’école, elle aurait sans aucun doute été ostracisée et aurait peut-être vécu de la honte. Grâce à la CSFY, nous avons eu accès à une évaluation professionnelle dans un centre spécialisé pour les enfants de milieux francophones minoritaires (qui grandissent dans deux langues) en Ontario pour nous aider à aider Mathilde. Sans la pression des examens et de devoir être « à niveau », Mathilde a pu évoluer à son rythme et bénéficier d’outils pour l’aider, et elle est maintenant totalement bilingue et effectue tous ses cours de 8e année en ligne de façon autonome.

 

Je crois fermement que ce type de partenariat entre les parents et les institutions d’enseignement est essentiel à l’avenir de l’éducation à la maison. Le Yukon et la Colombie-Britannique représentent ce que le Québec pourrait être et offrir s’il cessait de se sentir menacé par l’éducation à domicile et la différence.

 

*Pour suivre les périples en famille de Catherine, visitez son blogue Road it Up, sa page Facebook  ou abonnez-vous à Roaditup sur Instagram.

*Pour vous procurer les bijoux faits par Mathilde à partir de pièces de vélos recyclées, visitez sa magnifique boutique Etsy!

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Catherine Forest

Catherine vit sur la route avec sa famille dans son gros bus rouge Wanderlodge depuis 5 ans. Elle a grandi au Québec, mais passe désormais ses étés au Yukon et ses hivers dans le Sud-Ouest des États-Unis où elle s'adonne au vélo de montagne et à la randonnée. Ses trois filles de 15 ans (des jumelles) et de 13 ans ne sont jamais allées à l'école. Elle blogue à www.roaditup.com et est active sur Instagram sous le nom de Road it up. Sa plus jeune fille, Mathilde, a démarré une petite entreprise de bijoux fait de pièces de vélo recyclées pour amasser des fonds pour leur gros chien Stout qui est chroniquement malade depuis qu’il a contracté un virus qui s’est attaqué à son cœur l’hiver dernier en Arizona. Vous pouvez vous procurer ses bijoux à https://www.etsy.com/shop/RideItUpJewelry

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