La norme. Cette étrange machine à broyer les enfants.

 

Broyer. Verbe transitif qui signifie : réduire en parcelles très petites, par pression ou choc.

 

On mesure mal l’impact que peut avoir l’excès de contrôle chez l’humain.

À plus forte raison sur un jeune humain qui n’a pas encore la maturité nécessaire pour comprendre que ce n’est pas parce qu’il est personnellement inadéquat qu’on tente de le    « normaliser ».

C’est parce que certains ont peur qu’il se situe trop haut ou trop bas sur l’échelle très subjective de la norme.

Ce mi-chemin entre être pas assez ou trop, selon les croyances de l’époque ou du milieu.

Parce que oui! La norme change avec le temps et le lieu.

L’enfant normal des années 1980 ne l’est plus aujourd’hui.

 

Il est en retard sur l’apprentissage du prédicat.

Il est hyperactif dans son besoin de bouger.

Il est opposant quand il prend trop d’initiatives.

Il est insubordonné quand il ne se soumet pas à la centaine de règles qui dictent chacun de ses pas dans son quotidien parfois insensé.

Il est en avance, voire surdoué, quand il s’intéresse à des sujets qui ne sont pas au programme pour son âge ou qu’il comprend plus rapidement que la moyenne théorique figurée.

Il est apathique quand il ne s’intéresse pas au contenu du programme choisi pour lui, par ceux qui ne le connaissent pas et qui ne le connaîtront jamais.

Ça craint aussi s’il ne dessine pas de têtard avant de passer directement à l’illustration de l’humain complet (expérience vécue).

 

Quand trop d’enfants ne cadrent pas dans l’idée qu’on se fait d’un enfant au cheminement  « normal », c’est qu’il est temps de remettre en question l’idée qu’on se fait de l’enfance.

 

C’est quoi un enfant?

 

*Une personne à part entière qui possède son identité propre, ses aspirations, ses besoins de liberté et d’attachement, d’autodétermination et de réalisation pour continuer à être l’humain épanoui qu’il mérite d’être dès maintenant?

*Une personne imparfaite et incomplète qui a besoin qu’on la façonne pour qu’elle se comporte et qu’elle apprenne en fonction des standards du moment, qui a besoin de cadre et de discipline pour devenir un adulte de demain?

 

Ça dépend de notre vision des choses.

 

Moi je fais partie de ceux qui croient que l’enfant est un humain à part entière et que c’est maintenant qu’il a besoin de se sentir heureux dans la vraie vie.

 

Je crois aussi qu’on oublie pas mal de besoins dans nos tentatives de former les « futurs adultes de la vraie vie ».

On oublie souvent le besoin fondamental d’attachement. Et la misère des enfants d’aujourd’hui n’est peut-être pas étrangère à leur passage dans les garderies à temps plein, en bas âge.

 

Mais shut!

Ne le disons pas trop fort.

C’est un tabou.

 

« Plus les enfants ont passé de temps dans une quelconque structure de soins institutionnels au cours des quatre premières années et demie de leur vie, plus ils ont manifesté des problèmes d’extériorisation et des conflits avec les adultes à l’âge de 54 mois et à la maternelle, comme le rapportent les mères, les intervenants ainsi que les enseignants […]  Le fait de passer plus de temps en garderie entraînait non seulement de hauts niveaux de risque (quoique non cliniques) de comportements problématiques, ainsi que des problèmes d’affirmation de soi, de désobéissance et d’agressivité.» National Institute of Child Health and Human Development, Early Child Care Research Network, « Does Amount or Time Sprent in Child Care Predict Socioemotional Adjustment During the Transition to Kindergarten? » Child Development, vol. 74, no 4.

 

 

« Il fut un temps où les parents et les experts s’inquiétaient de savoir si un enfant de cinq ans a besoin de sa mère à la maison; maintenant, avec les maternelles à journées complètes dans la plupart des régions et la multitude de programmes d’activités à faire avant et après l’école, cette préoccupation semble s’être dissipée. Il n’y a pas si longtemps, les parents et les experts se demandaient s’il était possible pour des enfants de deux ou trois ans de s’épanouir à l’extérieur de la maison, loin de leur famille, en passant des journées entières dans une garderie ou une maternelle, mais lorsque le fait des les y envoyer devint la règle plutôt que l’exception et que l’assujettissement à une succession d’étrangers fut considérée comme un avantage, de nombreux adultes avec autre chose à faire ont décidé que ce problème avait été résolu. » Mary Eberstadt. Péril en la demeure. Les conséquences de la médication, des garderies et autres substituts parentaux, page 48.

 

Voilà un bel exemple de relativité de la norme.  Et comment tranquillement, ce qui est supposé être un service pour accommoder une minorité devient tranquillement une norme, voire même une obligation.

 

La garderie, comme la prise en charge de l’enfant par un « professionnel », c’est une question de dosage… probablement.

 

Trop forcer le détachement n’est pas favorable à l’enfant.

 

Gordon Neufeld est d’ailleurs très intéressant à lire à ce sujet.  Il aborde l’essentiel besoin d’attachement comme personne d’autre.  Son livre Hold On to Your Kids. Why Parents Need to Matter More Than Peers est un must à lire.

 

Mitsiko Miller, dans Découvrir la parentalité positive (que je vous recommande vivement), a merveilleusement bien résumé Gordon Neufleld.  Elle écrit en page 104-105:

« De son côté, Gordon Neufeld insiste sur le fait que forcer la séparation et l’autonomie avant l’âge fait en sorte que les enfants deviennent trop anxieux pour évoluer émotionnellement. L’enfant dont la nature est de s’attacher, se tourne vers ses pairs, ayant perdu confiance dans les adultes. Cette méfiance nuit à notre capacité d’être perçu comme guide. L’auteur mentionne également que ce manque de lien est la source de bien des troubles d’apprentissage et du comportement rencontré actuellement chez les enfants. Selon lui, c’est la raison de l’augmentation du nombre de cas d’intimidation, de fusillades dans les écoles et de suicide chez les jeunes.

La relation d’attachement crée un terreau fertile permettant :

-un lien de confiance qui encourage l’exploration; l’enfant est suffisamment en sécurité pour apprendre;

-au sein d’une relation significative, d’avoir l’écoute et la coopération des enfants, car ils ont envie de collaborer et de respecter les consignes;

-l’autorégulation et une saine gestion des émotions chez l’enfant. »

 

Elle traduit aussi un extrait d’une entrevue du psychologue David Elkind qui dit:

 

« Les enfants qui ont été forcées à grandir avant leur âge sont anxieux, confus et ne font pas de meilleurs adultes. »

 

L’auteur souligne que, en poussant trop tôt, les enfants ne gagnent pas en maturité, mais deviennent plutôt d’excellents imitateurs d’adultes.  Attitudes sophistiquées, habitudes précoces, langage épicé et nonchalance avant l’âge ne sont pas des gages de responsabilité ou de maturité intégrées.

 

N’est-ce pas pour ça qu’on impose aux enfants une norme de plus en plus invasive?

Pour en faire de meilleurs adultes?

 

Et si on avait tout faux?

 

Certains diront : Je suis passé par là moi aussi et je ne suis pas mort!

Il y a pourtant pas mal de morts moi je trouve.  Spécialement chez les hommes.  Le taux de suicide chez les hommes au Québec est d’ailleurs supérieur à la moyenne mondiale.  20,2 décès pour 100 000 personnes par année au Québec selon L’institut national de santé publique, comparativement à 15 décès pour 100 000 au niveau mondial.  Il n’y a pas de quoi se péter les bretelles.  On peut aussi se demander s’il n’y a pas un lien avec la difficulté des garçons à cadrer dans le système scolaire depuis belle lurette.

 

Et les enfants ne sont pas épargnés.  Le 10 avril dernier, on pouvait lire dans La Presse:

Seulement à l’Hôpital de Montréal pour enfants, les visites à l’urgence pour des tentatives de suicide ou des pensées suicidaires ont augmentée de 55% depuis 2015 -elles représentent environ 2% de toutes les visites.

«Malheureusement, c’est clair qu’on a la même expérience, ici, à l’urgence », a déploré le docteur Burstein, qui est également chercheur associé au Programme en santé de l’enfant et en développement humain du Centre universitaire de santé McGill. »

 

Selon lui, il est raisonnable de parler d’une « crise de santé mentale pédiatrique ».

 

Inquiétant? Et comment!

On ne peut pas dire que l’enfance qu’on impose soit inoffensive.  Il y a pas mal de dommages collatéraux je trouve.

 

Ce n’est pas banal ce haut taux de suicide et ces idées suicidaires chez les jeunes, souvent même en bas de 12 ans.

Ce n’est pas banal ce niveau d’anxiété et de détresse chez les jeunes.

 

La croyance que la justice sociale consiste à offrir à tous le privilège de recevoir la même éducation est non seulement fausse (regardons la différence entre les écoles publiques et les écoles privées financées avec l’argent du public, vous ne trouverez pas d’égalité là) mais elle a la fâcheuse tendance de nous aveugler en nous laissant croire que la même formule pour tous est préférable à la multitude des possibles. On a fini par croire que l’État devait dicter LE programme pour tous, sans égard au développement propre à chaque enfant.  On a fini par hiérarchiser les savoirs (le français, les mathématiques, les sciences et l’histoire sont supérieurs aux arts, au développement de la personne, à la philosophie, aux habiletés manuelles).  On a fini par oublier de connecter ensemble le corps, la tête et le coeur de l’enfant.  On a fini par mettre au pouvoir des gens qui ne semblent pas comprendre ce qu’est un enfant, tout en leur donnant le mandat de tenir les ficelles de l’éducation. On a fini par penser que c’est comme ça coudonc! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse?

 

Il y a pourtant beaucoup à faire!

 

*Prioriser le lien affectif.

*Reconnaître l’importance du jeu libre, de la flânerie, du temps pour penser et pour s’émerveiller.

*Donner le droit à l’enfant d’évoluer à son propre rythme.

*Laisser à l’enfant l’espace pour être lui-même.

*Reconnecter en famille avec la nature.

*Perdre de vue la norme et accueillir la diversité.

*Refuser les méthodes éducatives qui ne sont pas cohérentes avec la personnalité de nos enfants.

*Éduquer les gens qui nous entourent.

 

 

C’est qui la norme?

C’est personne.

C’est un concept.

Une idée qu’on se fait.

Une lubie pour certains.

 

Est-ce que ça vaut le coup de sacrifier des enfants pour ça?

 

 

À méditer:

 

Se pourrait-il que les adultes, pris dans toute une série de difficultés, ne voient pas les impacts de leurs choix sur les enfants et les ados?  Se pourrait-il que le système que nous avons mis en place pour les enfants et les ados soit dysfonctionnel?  Se pourrait-il que la société crée tellement d’inégalités et de situations absurdes que les enfants et les ados se perdent en tentant de s’adapter.  Joel Monzée, docteur en neuroscience, Et si on les laissait vivre?  Page 41.

 

Sources citées:

Hold On to Your Kids.

Découvrir la parentalité positive.

Et si on les laissait vivre?

Péril en la demeure.

Ampleur des comportements suicidaires au Québec.

Tentatives de suicide en hausse chez les enfants.

 

 

Pour aller plus loin:

Pour une enfance heureuse.

Plaidoyer pour une enfance heureuse.

Le bébé et l’eau du bain.

Philosopher et méditer avec les enfants.

De plus en plus d’ados hospitalisés après avoir tenté de mettre fin à leurs jours.

Commentaires

Julie Roux

Maman intégrale de 2 enfants libres ayant un penchant naturel pour le bonheur, Julie a troqué la sociologie et la naturopathie contre la vie familiale qu’elle a choisie. Maman à la maison pas si souvent à la maison, elle adore sortir, voyager, réfléchir sur l’enfance et sur l’éducation.