M. Roberge, le temps est venu de dire la vérité

 

Depuis le 27 mars dernier, je me retiens de vous écrire M. Roberge, dans l’espoir de décolérer au sujet de votre projet de modifier le Règlement sur l’enseignement à la maison en vigueur depuis seulement 9 mois.  Je me suis dit que j’attendrais d’être moins outrée par vos propos souvent mensongers, vos idées à l’ancienne teintées de méconnaissance et de jugements personnels.   Mais voilà!  Je ne décolère pas!  Et puisque je n’ai que 45 jours pour me faire entendre au sujet de votre Projet de Règlement qui prévoit changer à l’aveuglette la vie de plus de 5000 enfants au Québec, je vais m’adresser à vous, en retenant du mieux que je peux ma colère.

 

Parlons d’abord de la désinformation.

Vous aimez dire dans les médias et à l’Assemblée nationale que vous souhaitez vous (et je vous cite mot pour mot lors de votre point de presse du 27 mars 2019):

assurer que les enfants voient le programme de formation québécoise dans les matières de base, français et anglais, donc les langues évidemment, maths, sciences, histoire.  Ce qu’il y a dans le règlement actuellement, c’est un choix (rire).  Vous pouvez choisir de faire des sciences ou pas.  Vous pouvez choisir de voir les notions du programme de mathématique ou pas.  Vous pouvez soumettre vos enfants aux examens ministériels ou pas.  Vous pouvez choisir un parcours qui mène à un diplôme ou pas.  C’est totalement inacceptable

 

Il y a dans ce discours parsemé d’inexactitudes, plusieurs faits à rétablir. Depuis le 1er juillet 2018, toutes les familles éducatrices ont l’obligation de couvrir les 7 matières suivantes: français, mathématique, langue seconde,  science et technologie, développement de la personne, arts et univers social. C’est totalement faux de dire qu’on peut le choisir…  ou pas.  De grâce, cessez de feindre de ne pas savoir lire le règlement actuel.

Vous dites qu’on peut choisir un parcours qui mène à un diplôme ou pas. Comme si, en tant que parents-éducateurs, nous étions les seuls parents du Québec à avoir l’obligation de faire diplômer nos enfants.  Êtes-vous au courant M. le Ministre que dans certaines régions du Québec, seulement 54% des jeunes obtiennent leur diplôme d’étude secondaire sept ans après leur entrée au secondaire?  Bien que ces jeunes aient suivi LE programme de formation québécoise.  Et que ces jeunes aient subi tous les examens ministériels si chers à vos yeux.  Et que LE programme et les épreuves ministérielles ne permettent malgré tout qu’à diplômer un jeune sur deux.   Est-ce que vous allez vous incruster dans la vie des parents de ces jeunes-là également, à grands coups de règlements?

 

Parce que si seulement 64% des jeunes au Québec terminent avec un diplôme en ayant suivi votre programme et vos examens, je ne vois vraiment pas pourquoi vous trouvez inacceptable que certains jeunes homeschoolers choisissent d’autres voies que la diplomation.  Il faut quand même être équitable dans vos attentes et avoir assez d’imagination pour reconnaître que bien des carrières florissantes s’érigent sans diplôme.  Pour vous avoir entendu vous imaginer toutes sortes de scénarios hypothétiques et catastrophes lors des sessions parlementaires, je sais que vous êtes capable de faire preuve d’imagination.  Ne manque plus que la bonne volonté.  Ceci dit, je suis heureuse que vous ayez souligné que plusieurs jeunes éduqués en famille réussissent avec brio dans leurs études supérieures.  Au moins ça, c’est vrai.

Vous dites qu’on peut choisir ou pas les examens du ministère.  Je vais vous expliquer pourquoi, après plusieurs mois de consultations et d’études, après des mois à échanger avec LA TABLE DE CONCERTATION QUE VOUS N’AVEZ PAS VOUS-MÊME DAIGNÉ CONSULTER AVANT D’ENTREPRENDRE DE MODIFIER LE RÈGLEMENT,  APRÈS 9 MOIS D’APPLICATION SEULEMENT, DONC AVANT MÊME D’AVOIR PU EN CONSTATER LES RÉSULTATS, Sébastien Proulx, ancien Ministre de l’éducation, en était arrivé à la conclusion que les examens ne devaient pas être obligatoires.   Le Ministre Proulx avait conclu, en 2018 toujours, qu’offrir les 5 options d’évaluation actuelles, dont l’option du portfolio qui s’avère l’outil par excellence pour évaluer le parcours d’un jeune instruit en dehors des murs (lisez sur le sujet, c’est unanime chez ceux qui connaissent le dossier), était la meilleure chose à faire.  Parce que les épreuves ministérielles sont, dans la majorité des cas, totalement inadaptées à la réalité de l’éducation à domicile.  Ces épreuves sont basées sur le vocabulaire du programme et la façon de traiter l’information privilégiée par ce dernier.

 

Les enfants instruits en famille apprendront volontiers des livres qu’ils prendront plaisir à lire par eux-mêmes.  Des livres écrits par des passionnés.  Pas nécessairement par une équipe de pédagogues qui organise l’information pour convenir à des groupes scolaires. Bien entendu, le contenu sera différent.  La terminologie également. Même si nos enfants abordent sensiblement le même contenu en bout de ligne, non, ils ne verront pas les choses exactement comme le prévoient LE programme et les tests standardisés qui en découlent.  Pas exactement au même moment que le voit Madame Isabelle ou Madame Latifa dans sa classe. Devrons-nous soumettre nos enfants aux mêmes cahiers et manuels qu’on retrouvent dans les écoles?  Parce que si c’est la cas, il y a une autre de vos affirmations à relayer du côté des croyances erronées:

 

La plupart des parents qui font le choix de l’école à la maison n’auront pas à changer leur pratique.

 

Si nous devons suivre précisément le programme dans le but de soumettre nos enfants aux examens qui testent bien plus leur capacité à répondre à une question dans les termes précis d’un programme précis, et bien oui!  nous aurons à changer totalement nos pratiques. Parce que dans les familles comme la mienne, les cahiers et les manuels scolaires ne sont pas nos premiers choix.  Chez nous, on trouve les livres écrits par des passionné.e.s pour leur sujet bien plus intéressants que les cahiers conformes au programme.  On sort dans les musées, on rencontre des spécialistes d’histoire, de sciences, d’arts, des passionné.e.s qui, heureusement, ne sont pas confiné.e.s à suivre un programme précis pour transmettre leur savoir.  Alors oui!  Avec ce règlement que vous prévoyez nous imposer sans jamais avoir consulté les familles et les associations concernées, j’aurai à changer totalement ma pratique.  J’aurai même à commencer à forcer les apprentissages parce que présentement, mes enfants adorent apprendre ailleurs que dans les cahiers prévus pour les groupes et ils le font volontiers sans pression de ma part.  Est-ce que ces croyances en votre programme unique et vos épreuves forcées, et cette façon que vous avez de vouloir l’imposer aux familles, respectent l’article 26.3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme signée par le Canada qui stipule que:

 

Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants?

 

La réponse est NON M. Roberge.  Quand VOUS nous imposez un seul programme et les examens qui fitent avec, ce n’est plus les parents qui choisissent EN PRIORITÉ pour LEURS enfants.  Quand vous avez choisi l’école privée pour vos filles, vous avez choisi en fonction de vos valeurs, selon ce que vous jugiez le mieux pour elles.  Et bien moi aussi, nous aussi, on souhaite et on exige de nous prévaloir de ce DROIT de choisir pour NOS enfants.

 

Comme ministre de l’éducation, vous devez pourtant savoir que les examens ne sont pas des moyens efficaces de faire état de la progression de l’enfant, à plus forte raison quand l’enfant apprend ailleurs que dans une classe.  À ce sujet, on peut lire dans le Rapport sur l’état et les besoins de l’éducation 2016-2018. Évaluer pour que ça compte, publié par le Conseil supérieur de l’éducation:

Telle qu’elle est présentée dans les programmes et les politiques, l’évaluation devrait être un exercice constructif de réflexion qui permet à la personne évaluée de progresser et auquel elle participe. Pourtant – notamment parce qu’elle est réduite à la notation et aux examens –, l’évaluation est encore généralement vécue de façon négative (on la subit) et perçue comme un verdict de la personne qui enseigne. Les élèves et les étudiants, qui ne savent pas toujours clairement ce qui est attendu d’eux, s’efforcent donc souvent d’anticiper la bonne réponse plutôt que de chercher à comprendre…

 

Par ailleurs, sur le plan administratif, l’évaluation des apprentissages remplit plusieurs fonctions : pilotage du système, classement, sélection, etc. Dans un contexte de reddition de comptes, le Conseil observe que l’exercice de ces fonctions administratives peut faire perdre de vue les finalités éducatives, ce qui provoque un déséquilibre et conduit à confondre évaluation et notation. Cette situation en vient à détourner l’évaluation de ses finalités essentielles.

 

Ainsi, les pratiques traditionnelles d’évaluation normative (l’attribution de notes par un cumul de points) permettent de remplir certaines fonctions de gestion de façon correcte. Par contre, ces pratiques ne jouent pas le rôle attendu sur le plan éducatif.

 

Dans l’état actuel des choses, les notes, la moyenne de groupe et le bulletin accaparent la plus grande partie de l’attention, mais ils ne communiquent pas une information claire sur ce que la personne a réussi et ce qu’il lui reste à maîtriser. Ils ne permettent donc pas de soutenir l’apprentissage et ne donnent pas nécessairement l’heure juste par rapport aux acquis. En outre, ils classent prématurément les individus, ce
qui entraîne des dérives importantes.

 

Malgré ces limites, l’importance que la note a prise dans l’ensemble de la société – elle est devenue une fin en soi – tend à faire perdre de vue ce qu’est réellement l’évaluation, qui n’est pas synonyme d’exercices notés (travaux, examens, etc.) et qui devrait contribuer à l’apprentissage en y étant intégrée.

 

 

Vous prétendez aussi que le programme et les examens forcés permettront d’éviter d’hypothétiques cas de négligence.  Vous savez M. Roberge, il est bien plus facile pour un parent d’aller porter le matin son enfant à l’école et d’aller le rechercher le soir que de veiller au grain toute la journée, de mettre de côté sa carrière, de piger dans ses économies, de faire face aux préjugés (que vous contribuez d’ailleurs à alimenter), de planifier, de défrayer tous les coûts relatifs au matériel, aux abonnements, aux sorties.  Sans oublier tout l’aspect bureaucratique auquel nous sommes déjà soumis depuis juillet 2018.  C’est d’ailleurs ici au Québec qu’on retrouve les mesures les plus restrictives en matière d’éducation à domicile.  Nous devons déjà soumettre un avis, un projet d’apprentissage, un bilan de mi-parcours, un état de situation, un bilan final, nous prêter à une rencontre avec le ministère et à une évaluation de la progression de l’enfant dans les 7 matières suivantes: français, mathématique, langue seconde, science et technologie, arts, développement de la personne et univers social. Je vous le répète pour être certaine que vous le compreniez enfin.  Si dans un tel contexte, avec toutes les mesures déjà en place, il subsiste quelconque négligence, et bien c’est du ressort du Directeur de la protection de la jeunesse (dpj), pas des examens ministériels ni du programme imposé.

 

Quand vous dites:

Il y a des gens qui prétendaient faire l’école à la maison et s’inscrivaient comme tel ou qui ne s’inscrivaient nulle part et envoyaient au fond leurs enfants dans des écoles religieuses, qui ne s’appelaient même pas écoles religieuses, qui pouvaient s’appeler Centre communautaire, Centre culturel, peu importe.  Les enfants passent 20 heures, 30 heures par semaine dans ces lieux là, apprennent un paquet de choses, sauf le programme de formation de l’école québécoise et c’est très problématique pour nous.

 

Si vous savez tout ça M. Roberge au sujet de ces familles bien précises, c’est que vous savez précisément qui soustrait ses enfants aux apprentissages des 7 matières déjà imposées depuis juillet 2018.  Parce que moi personnellement, j’ai beau être intensément dans le milieu de l’éducation à domicile depuis 6 ans, je n’ai jamais vu ça. Donc, si vous, vous savez qui et comment ces gens s’y prennent pour ne pas fournir à leurs enfants l’instruction de base, je ne peux pas croire que vous pensez régler le problème en imposant LE programme ET les examens ministériels à TOUT le Québec au lieu d’agir directement auprès de ces quelques familles.  Je ne vois pas votre logique là M Roberge.  Éclairez-moi!

 

Vous prétendez aussi craindre que les enfants instruits en famille aient du mal à réintégrer l’école.  Pourtant, les études et l’expérience nous prouvent le contraire.  On peut lire d’ailleurs dans le Rapport du Protecteur du citoyen. La scolarisation à la maison: pour le respect du droit à l’éducation des enfants.

 

En gardant à l’esprit les limites méthodologiques applicables, des études observent que les enfants scolarisés à la maison réussiraient en moyenne aussi bien que ceux scolarisés en établissement. Ils n’éprouveraient généralement pas de difficultés particulières lors de leur réintégration au système scolaire ni dans la poursuite d’études collégiales et universitaires.  La proportion de jeunes scolarisés à la maison qui poursuivent avec succès des études supérieures serait similaire à celle des élèves diplômés ayant fréquenté une école. Enfin, dans ces études, rien n’indique que la scolarisation à la maison a des effets néfastes sur la socialisation des enfants.

 

Il n’y a pas que le Protecteur du citoyen qui le dit.  Dans le milieu de l’éducation à domicile, c’est bien connu.  Les enfants qui regagnent les rangs s’adaptent plutôt rapidement.  Tout comme le font les nouveaux arrivants.  M. Roberge, que vous faut-il de plus pour laisser aller ces peurs qui vous habitent?

 

Au nom de quoi prenez-vous la décision de soumettre toutes les familles à UN seul programme?

Au nom de quoi vous ne respectez pas la Charte de l’ONU,  que vous aimez citer par ailleurs quand vous parlez de vos maternelles 4 ans.

Au nom de quoi prenez-vous la décision de soumettre tous les enfants aux examens du ministère, même si on sait que ce n’est pas un bon moyen d’évaluer la progression de l’enfant.  Même si l’enfant n’a prétendument pas une obligation de résultat. Même si c’est dépassé comme façon de faire?

Ça commence à ressembler à une dictature tout ça.

Je peux comprendre que vous ne soyez pas de ceux qui sont favorables aux méthodes novatrices.

Je peux comprendre que vous ayez peur de délaisser vos vieux schémas de pensée.

Mais de grâce!  Ne faites pas subir vos rigidités à des milliers d’enfants!

 

Et vous savez quoi?

Il y a encore pire que ça!

Je vous en veux M. Roberge d’avoir éteint dans le regard de mes enfants tout espoir de voir pour les prochaines années au Québec des hommes politiques honnêtes et sensés.

Parce que chez nous, les enfants suivent les débats qui les intéressent.

Ils suivent les sessions parlementaires sur les sujets qui les touchent, même si ce n’est pas dans votre cher programme.

Ils vous ont entendu l’année passée à l’assemblée nationale faire un tas de scénarios catastrophes mettant en vedette les familles ayant choisi l’enseignement à la maison.  Ils ont vu vos sorties publiques attiser les préjugés et la méconnaissance à notre égard.  Ils se sont dit qu’il ne fallait pas que vous soyez au pouvoir parce que ce serait dangereux.

Et oui M. Roberge!  Vous êtes dangereux!

Vos idées sont arriérées. Fermées. Votre ego prend le dessus sur votre logique et sur le respect des droits parentaux.

Elles vont à contresens de la modernité et des recommandations.

À contresens des études et des recherches.

À contresens des droits et libertés des familles.

Si seulement vous disiez la vérité, je pourrais comprendre vos positions.

Je pourrais me dire qu’il y a derrière cette dictature de bonnes intentions.

Mais votre discours est tellement truffé de mensonges qu’on ne voit plus les bonnes intentions.

Y en a-t-il d’ailleurs?

 

Ce que je vous demande M. Roberge, c’est de laisser le temps au Règlement actuel de faire ses preuves. 

De retirer votre projet de modification du Règlement actuel.

Changer un règlement après 9 mois d’application, sans avoir pu même en voir les effets sur une année scolaire, ça s’appelle une petite guéguerre de petit homme de politicaillerie.  À vous de choisir si vous voulez être plus que ça.

 

 

 

Point de presse du Ministre Roberge.

Évaluer pour que ça compte vraiment.

1 jeune sur 2 sans diplôme dans certaines régions.

Faible taux de diplomation malgré les investissements.

Rapport du Protecteur du citoyen. La scolarisation à la maison: pour le respect du droit à l’éducation des enfants.

La Déclaration universelle des droits de l’homme.

Pétition à signer.

L’éducation à domicile au Québec.

Règlement sur l’enseignement à la maison en vigueur.

Notez bien cet extrait du règlement actuel:

4. Le projet d’apprentissage de l’enfant doit:

1° soit prévoir l’application des programmes d’études établis par le ministre (…)

2° soit autrement comporter des activités variées et stimulantes visant l’acquisition d’un ensemble de connaissances et de compétences, incluant l’apprentissage de la langue française, d’une autre langue et de la mathématique
ainsi que d’au moins une matière ou discipline appartenant à chacun des domaines d’apprentissage suivants:
a) mathématique, science et technologie;
b) arts;
c) développement de la personne;
d) dans le cas où l’enfant a atteint l’âge de 9 ans à la
date du début de la mise en œuvre du projet d’apprentissage, univers social (histoire, géographie, citoyenneté, économie…).

Commentaires

Julie Roux

Maman intégrale de 2 enfants libres ayant un penchant naturel pour le bonheur, Julie a troqué la sociologie et la naturopathie contre la vie familiale qu’elle a choisie. Maman à la maison pas si souvent à la maison, elle adore sortir, voyager, réfléchir sur l’enfance et sur l’éducation.