Qu’avons-nous fait de nos enfants?

 

1982.

Fin de l’été.

J’entre à la maternelle.

1/2  journée par jour.

Je venais tout juste d’avoir 5 ans.

 

Je ne connaissais pas l’alphabet, je ne savais pas écrire mon nom, je ne sais pas si je savais compter jusqu’à 10 et si c’est le cas, c’était purement accidentel.   Je n’étais jamais allée à la garderie, comme presque tous les enfants d’ailleurs.

 

Pendant les 5 premières années de ma vie, j’ai appris à marcher toute seule, à courir toute seule, à grimper, à conduire ma bicyclette, à dessiner, à modeler, à imiter, à parler (pas mal même!), à jouer avec tous les voisines et les voisins du coin.  On n’a même pas eu besoin de chercher à me socialiser. J’étais sociable.  Point.

 

J’avais même assez confiance en moi pour demander à ma mère de marcher derrière moi dès qu’on approchait de l’école, comme quoi la confiance en soi s’acoquine bien avec la liberté.

 

J’ai appris tout ça toute seule, parce que dans mon temps, les adultes ne se cassaient pas la tête avec «la réussite éducative », «la socialisation par groupe d’âge le plus tôt possible», «le dépistage précoce» et le «laisse-moi te montrer comment faire et comment être».

 

On était tous pareils en arrivant à notre 1/2 journée de maternelle à 5 ans.  Y en avait pas un qui savait lire, pas un qui était évalué depuis ses 18 mois pour cibler ses «défis», pas un qui traînait déjà des retards.  S’il y en avait un,  y en avait juste un, pas plus.  Puis on savait tous lire à la fin de la première année pareil!  Non mais…  il faut le faire!

 

Je parle de faire confiance à l’enfant.

 

Y en avait pour qui la lecture, c’était moins fluide mais quand même…   On comprenait pas mal tous assez pour passer d’un niveau à l’autre sans en arracher toujours plus d’une année à l’autre et sans qu’on ait besoin de traficoter nos notes.

 

On avait en moyenne un  «tannant»  par classe.  Toujours le même de la maternelle à la sixième année.  C’est aberrant à quel point on était tous «dans la norme».

 

Qu’est-ce qui s’est passé?!

 

Plusieurs choses ont changé depuis les années 1990.

– Les garderies dès l’âge de 10 mois sont devenues la norme.  Elles sont financées par l’État et peuvent coûter aussi peu que 7,00$ par jour.  Plusieurs croyances sont associées à la garderie.  Ces croyances, souvent biaisées, sont véhiculées allègrement dans les médias.  On croit qu’elle est nécessaire à la socialisation de l’enfant, à l’acquisition du langage et qu’elle prépare l’enfant à la réussite scolaire.  Par contre, on ne parle presque jamais d’attachement parent-enfant, d’anxiété, d’augmentation des comportements agressifs.  Jamais on a vu autant d’enfants fréquenter la garderie depuis la fin des années 1990.

– Jamais on a vu autant d’enfants diagnostiqués de troubles divers touchant l’aspect social, le langage, les difficultés scolaires, l’anxiété, l’opposition, la désorganisation…

– Les experts de toutes sortes se sont multipliés, tout comme les grilles d’évaluation, les critères de normativité et les plans d’intervention.  Si la religion a pris le bord, il semblerait que notre dévotion ait jeté son dévolu sur  les conseils des experts qu’on écoute religieusement, même s’ils ne connaissent pas nos enfants personnellement.

– Les enfants ne jouent presque plus librement dehors, dans la nature, sans être encadrés par un adulte qui  dicte quoi faire, comment faire et SURTOUT quoi ne pas faire.   Le simple fait de laisser son enfant monter la glissoire à l’envers au parc ou grimper dans un arbre ou dans la neige, nous permet de savoir assez vite que « Non! Ce n’est pas comme ça qu’on joue.  Écoute-moi, l’adulte qui ne joue plus à rien, je vais te montrer comment jouer comme il faut. »

– Les règles de conduite et les consignes de sécurité se sont multipliées jusqu’à réduire au maximum l’espace nécessaire au «gros bon sens».  Tout est encadré.  Les enfants mangent même bien souvent en silence le midi à l’école, après avoir circulé en silence dans les corridors.  Socialisation, où es-tu?

– Nos enfants sont de plus en plus exposés aux écrans de toutes sortes, au numérique et au virtuel.  Ils ont accès rapidement aux informations ou aux sensations recherchées.

– Il y a eu la réforme de l’éducation au Québec.

– Devant le faible rendement scolaire des jeunes, les gens au pouvoir aspirent allonger le temps que les enfants passent à l’école.  Ils souhaitent voir les enfants être scolarisés plus tôt et plus longtemps (2 ans de plus) dans l’espoir que plus d’enfants obtiendront leur diplôme dans le futur.  Moi, quand mon travail ne me réussit pas, ça ne m’aide pas de commencer 2 heures plus tôt et de finir 2 heures plus tard.  Si je fais un travail que j’aime…   c’est différent.  Les notions de faible rendement et d’abandon deviennent inapplicables.  Quoi qu’il en soit, nos élus souhaitent que nos enfants réussissent et ils sont prêts à prendre les mesures pour les y contraindre.

 

Qu’ils réussissent quoi d’ailleurs?

 

À se connaître, à se respecter soi-même, à découvrir leurs passions, à coopérer, à prendre plaisir à apprendre et à prendre des initiatives?

Probablement pas…

Pas dans les structures et le paradigme actuel.

 

Devant les présumés retards et difficultés académiques tant décriées, on ne remet JAMAIS en cause notre façon de faire vivre à nos enfants leur enfance .  On n’entend que trop rarement un ministre ou un expert dénoncer le manque d’enfance, de temps, de liberté, de nature, de prise d’initiative.

 

On ne cherche qu’à dépister, à trouver l’erreur, le plus tôt possible.  Et une fois l’étiquette trouvée, on ne cherche pas à honorer la diversité mais à faire un plan de match pour que l’enfant finisse par être  suffisamment façonné pour ressembler le plus possible au modèle unique, celui qui ne dérange pas trop les structures mises en place depuis trop longtemps.

 

On crie ensuite au manque de ressources dans le réseau scolaire.  On veut plus d’intervenants pour subvenir aux besoins sans cesse grandissants des enfants qui peinent à répondre aux exigences du système, mais on ne change rien au monde de l’enfance, celui qui produit massivement des enfants à besoins particuliers.  On ne remet rien d’autre que l’enfant en question.  Comme si la baignoire débordait et qu’au lieu de penser enlever le bouchon ou fermer le robinet, on  passait notre temps à chercher de plus en plus de serviettes, de plus en plus absorbantes, pour éponger les débordements.

 

Mais qu’avons-nous fait de nos enfants?

 

Moi, j’en reviens pas qu’il n’y ait pas plus de gens qui se demandent si on ne devrait pas plutôt changer le cadre dans lequel évoluent nos enfants plutôt que de changer nos enfants pour qu’ils entrent dans le cadre pensé par ceux qui ne savaient jadis rien de notre société actuelle et encore moins des enfants qu’elle produirait.

 

J’en reviens pas qu’on cherche à dépister toujours plus au lieu de se demander pourquoi diable nos enfants en arrachent tant que ça dans le monde dans lequel ils vivent?

 

Et si les problèmes ne venaient pas de l’enfant mais du modèle archaïque dans lequel on essai de le faire fitter?

 

 

Pour aller un peu plus loin:

Des changements en maternelle basés sur un mythe.

Les élèves ne maîtrisent pas les contenus de base.

Les élèves en difficulté plus nombreux en réalité, selon des profs.

Bienvenue dans l’école à la carte.

La réforme de 2000 est un échec, disent les enseignants.

Faible taux de diplomation malgré les investissements.

Harvard Study Shows the Dangers of Early School Enrollment.

Les maternelles 4 ans : la qualité de l’environnement éducatif et son apport à la préparation à l’école chez les enfants en milieux défavorisés.

La CAQ militera pour l’école de 4 à 18 ans.

Éducation: la Finlande première de classe!

Troubles du développement: dépistage précoce en place d’ici 2020.

Le collégial crie à l’aide pour répondre à l’explosion du nombre d’élèves à besoins particuliers.

L’éducation à domicile au Québec.

La fin de l’éducation? Commencements…

Le bébé et l’eau du bain: Comment la garderie change la vie de vos enfants.

Vidéo: Des parents s’adressent au ministre.

Julie Roux

Maman intégrale de 2 enfants ayant un penchant naturel pour le bonheur, Julie a troqué la naturopathie contre la vie familiale qu’elle a choisie. Maman à la maison homeschooleuse, elle adore réfléchir sur l’enfance et l’éducation.

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